An English summary of this report is below. The original report, published in French in Slate, follows
In Central Asia, where many Uighur survivors of the Xinjiang camps in China seek refuge, the veil of silence still prevails. Local communities may turn out to be far more dangerous than welcoming. And victims, rarely recognized as such, navigate murky waters, unsure of whom they can trust—at the risk of being sent back to China.
Even after their release from the camps, survivors are persecuted into neighboring countries like Kyrgyzstan or Kazakhstan, where thousands of exiles have resettled. A vast surveillance network has emerged, bolstered by cooperation with authoritarian regimes influenced by China’s growing economic power.
Key to the Belt and Road Initiative, Central Asian countries occupy a strategic position as Beijing increases its political, economic, and security presence in the region, especially amid ongoing tensions with the United States.
Once a haven for Uighurs fleeing repression in China, Kyrgyzstan has now become a trap. Sadyr Japarov’s rise to power in 2021 worsened the situation, dismantling what remained of a fragile democracy. Today, Uighurs face constant threats: tight surveillance, denunciations, arrests of dissenting voices, and deportations to China—often amounting to a death sentence.
This repression has created a vicious cycle: Newcomers are too afraid to speak out about the violence they endured, while the once-vibrant Uighur diaspora is slowly disintegrating under the weight of humiliation, intercommunal tensions, and the loss of cultural identity. Meanwhile, Uighur institutions have become the stage of power struggles and petty political rivalries, with alliances forming and breaking up according to the whims of the moment. This leaves exiles without support and protection.
Kazakhstan might seem a bit less hostile to camp survivors, who are more likely to speak out about the abuse they suffered. But the authoritarianism of Central Asian regimes feeds into China’s genocidal system, which seeks to impose a veil of silence over human rights violations.

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«J'ai vu des parents littéralement mourir de chagrin»: le lent, discret et insidieux effacement des Ouïghours en Asie centrale
Dans cette région, où nombre de rescapés du Xinjiang cherchent refuge, c'est toujours la loi du silence qui domine. Les communautés locales peuvent s'avérer bien plus dangereuses qu'accueillantes. Et les victimes, rarement reconnues comme telles, naviguent en eaux troubles, sans savoir à qui elles peuvent faire confiance… au risque d'être renvoyées en Chine.
Au Kirghizistan et au Kazakhstan—«Personne ne vous parlera!» C'est avec un air mi-désolé, mi-amusé, que Yunus répète cette phrase encore et encore. Des rescapés des camps chinois, il dit en connaître une panoplie, et ce n'est pas sans une once de fierté qu'il les évoque en faisant miroiter un carnet d'adresse long comme le bras. Il pourrait bien nous faire rencontrer les plus hauts responsables ouïghours du Kirghizistan, mais pour ce qui concerne les exilés du Xinjiang, il est catégorique: «Les gens ont trop peur, ils en parlent à peine à leur famille, alors des journalistes…»
À Bichkek, la capitale du Kirghizistan, tout le monde semble s'être passé le mot. Qu'il y en ait ou qu'il n'y en ait pas, ici, les victimes ne parlent pas. Et dans le fond, elles ne semblent pas intéresser grand monde.
Inconnus à cette adresse
Le Kirghizistan compte pourtant la deuxième plus grosse diaspora ouïghoure mondiale et la communauté dispose d'une représentation auprès de l'Assemblée nationale, à travers l'organisation Ittipaq («Unité»), qui tient ses quartiers au ministère de la Culture et de l'Information. Mais dans ce petit pays d'Asie centrale voisin de la Chine, il ne fait pas bon parler trop haut de politique étrangère, ni de politique tout court.
Du côté des officiels, on multiplie les périphrases compliquées pour évoquer ce territoire frontalier où l'on a peut-être vaguement entendu dire –souvent par des Occidentaux– que certaines populations n'étaient «pas tout à fait heureuses»… Le verbatim est à des kilomètres de la réalité du génocide des minorités ethniques et religieuses, en particulier ouïghoures, perpétré par le gouvernement de Xi Jinping au Turkestan oriental, ce territoire colonisé au nord-ouest de la Chine, que Pékin appelle le «Xinjiang» (soit littéralement «nouvelle frontière» en chinois).

Que ce soit dans les austères couloirs du ministère, dans les restaurants au kitsch douteux où chacun s'emploie à étaler son entregent et sa fortune, ou dans les intérieurs feutrés où l'on n'est pas toujours bien plus à son aise pour parler librement, partout l'on sent le poids de l'autoritarisme local et de la corruption. Avec la présidence de Sadyr Japarov, élu en 2021, le Kirghizistan s'est enfoncé encore un peu plus profondément dans une dictature réglée par un capitalisme de connivence. La richesse du pays, aussi modique soit-elle, est la contrepartie d'un silence de plomb sur les multiples violations des droits humains (voir épisode 1).
«Je suis née sur ce territoire et je pleure ma ville. Quand je rêve, je revois notre maison au Turkestan oriental, notre jardin… Tout cela me manque.»
Analkhan, 80 ans, qui a migré au Kirghizistan dans les années 1950
Le 12 janvier 2025, alors que les notables ouïghours se réunissent pour élire le nouveau président de l'Ittipaq, après l'arrestation pour corruption du dernier en titre –Tursuntay Salimov–, l'ambiance est survoltée. Cela fait des mois que la tenue du qurultay (l'assemblée) est suspendue à des controverses en cascade. La veille, Nuraniya Kasimova, l'une des trois candidats en lice, fidèle de Tursuntay Salimov, a porté plainte contre le favori, Askar Kasymov. Un premier esclandre les oppose à l'arrivée. Au moment du vote, la voilà qui fait sauter l'électricité. Black-out, tohu-bohu. Les esprits s'échauffent, mais le devoir l'emporte: les responsables se rabattent sur le hall d'entrée pour voter. Le troisième candidat a renoncé à venir. Askar Kasymov est proclamé élu dans la soirée. La victoire est écrasante, tout rentre en ordre.
Ce type de coup de théâtre n'a plus rien d'extraordinaire ici. Ceux qui sont de la maison le reçoivent avec un haussement d'épaules et un ricanement. Cela fait longtemps que les institutions ouïghoures sont devenues le lieu de luttes d'influences et de petites rivalités politiciennes qui voient les alliances se faire et se défaire au gré des affaires. Quant aux objectifs affichés par l'Ittipaq, tout comme ceux d'Erpan, fondation rivale plus complaisante avec la Chine, créée en 2003 à la suite d'une scission, ils se concentrent presque exclusivement sur le domaine éducatif et culturel –un moyen d'éviter tout discours trop explicitement politique et de ne pas avoir à prendre position sur ce qu'il se passe pour la communauté de l'autre côté de la frontière chinoise.

Bien que l'Ittipaq soit liée au Congrès mondial ouïghour, basé à Munich (Allemagne) et fer de lance de la lutte contre le génocide des Ouïghours –qu'il a fait reconnaître comme tel en décembre 2021 par le Tribunal ouïghour, instance indépendante basée à Londres–, il est des causes plus faciles à défendre en Europe qu'en Asie centrale.
Quand on l'interroge sur l'accueil des nouveaux exilés du Xinjiang au Kirghizistan, Askar Kasymov reste évasif, et finit par lâcher d'un air las: «L'Ittipaq propose des consultations aux personnes qui veulent rester ici et s'y installer. Mais les gens des anciens pays soviétiques n'ont pas besoin de nous –ils peuvent aller à l'office de l'immigration–, et ceux qui pourraient avoir besoin d'aide, comme les gens qui viennent du Céleste Empire [un terme sarcastique pour désigner la Chine, ndlr], se cachent. Ils n'essayent pas de nous contacter car ils savent que cela aurait des conséquences pour leur famille restée dans la patrie historique. Ils ne nous font pas confiance. En fait, ils n'ont pas besoin de nous, car nous n'avons aucun pouvoir ici.»
Portes closes
La vieille diaspora ouïghoure n'est pas beaucoup plus avancée et semble n'entretenir pour toute relation avec le Turkestan oriental que de vieux souvenirs effacés. C'est le cas d'Analkhan, âgée de 80 ans, qui a fait partie des premières vagues d'immigrés arrivés au Kirghizistan –alors territoire de l'URSS– dans les années 1950. Elle se souvient d'une époque où beaucoup de Ouïghours traversaient à pied les montagnes du Tian Shan, entre le Kirghizistan et la Chine, en espérant trouver un refuge du côté soviétique face aux persécutions du gouvernement chinois qui visait déjà alors les «contre-révolutionnaires» ouïghours, après l'échec de la Seconde République du Turkestan oriental. Aujourd'hui, la frontière s'est refermée et on ne trouve plus grand monde pour tenter une expédition devenue bien plus périlleuse.
Analkhan n'est pas retournée en Chine depuis 1998 et a vu le reste de sa famille pour la dernière fois en 2008, à l'occasion d'un mariage. Après quoi, le temps a passé, et bientôt il était impossible de faire marche arrière. Le sourire enfantin qui ne semble jamais la quitter se teinte d'une profonde mélancolie lorsqu'elle évoque le pays perdu: «Je suis née sur ce territoire et je pleure ma ville. Quand je rêve, je revois notre maison au Turkestan oriental, notre jardin… Tout cela me manque.» Elle voudrait bien y retourner pour y finir ses jours, mais ne voit pas d'issue. Ajustant sur son front assombri un foulard à l'imprimé léopard, elle pose cette question dont tout le monde ici ne connaît que trop la réponse: «Qui m'aiderait, si j'avais un problème là-bas?» D'humeur plus taciturne, son époux conclut: «Beaucoup de gens sont morts.»

Et les autres ne donnent pas signe de vie. Chacune de nos pistes se referme tour à tour. Il y avait bien ce jeune homme, qui a passé un an en résidence surveillée après avoir réussi à exfiltrer son épouse et ses enfants hors du Xinjiang pour trouver refuge au Kirghizistan. Mais depuis que nous avons posé le pied sur le sol kirghiz, son téléphone sonne dans le vide. Et la petite épicerie que tenait le couple à Bichkek est désormais barrée d'un rideau de fer. Même histoire à Madina Bazaar, plus gros marché ouïghour de la capitale et nid d'espions, où les vieux contacts ont disparu sans laisser de trace. Les chercheurs spécialistes de la région sont à l'unisson: au Kirghizistan, les sources s'évanouissent vite et le durcissement autoritaire de ces dernières années a encore accéléré le mouvement.
Après d'énièmes déconfitures, nous décidons de changer de cap: direction Karakol, fief historique de la diaspora ouïghoure, où la communauté tâche de faire perdurer ses traditions et sera peut-être plus loquace. Dans cette commune de plus de 80.000 habitants ramassée au pied des montagnes, à une grosse centaine de kilomètres de la frontière chinoise, c'est surtout la neige qui est plus tenace, et la surveillance policière plus palpable encore.
Alors que nous retrouvons Kamil Ruziev, avocat et défenseur des droits ouïghour dans le viseur du gouvernement, c'est le bal des officiers «en pause», qui débarquent très opportunément à la table voisine dans chaque café où l'on s'arrête. Quelques heures passées en ville suffisent pour que notre chambre d'hôtes reçoive une visite de courtoisie. Pour le reste, difficile de deviner si les regards insistants sont ceux des indics ou des curieux.
Kamil Ruziev est désolé d'avance. Il travaille certes sur de vieilles affaires d'accusations terroristes vraisemblablement truquées visant des Ouïghours, mais il serait bien en peine de nous tuyauter sur de récents arrivants. «Dans les années 1960-1990, les Ouïghours trouvaient un refuge ici. Ils ne s'installent plus maintenant, car le Kirghizistan dépend de la Chine. Certains viennent, mais ne restent pas. Ce n'est plus qu'un lieu de transit. Le Kazakhstan est un peu plus sûr», explique-t-il.

Il nous emmène tout de même chez son vieil ami Yalkyn, mémoire de la ville et ancien dzighit bechi –un chef ouïghour censé expédier les affaires courantes et résoudre les problèmes dans la communauté. Le septuagénaire a l'œil soupçonneux et il faut bien attendre la cinquième tasse de thé noir pour voir ses sourcils se défroncer un tant soit peu. Touillant fermement sa décoction, Yalkyn évoque successivement l'arrivée cahoteuse de ses parents au Kirghizistan dans les années 1950, ses débuts difficiles faits de petits boulots, son engagement au sein de la communauté, les embrouilles avec la police et ses tentatives de médiation, sa nostalgie de l'URSS ou encore le départ progressif des plus jeunes, qui vont désormais tenter leur chance à la capitale ou dans les pays voisins, en cachant leur identité ouïghoure…
Et l'autre diaspora ouïghoure? Il n'en faut pas plus pour que le dzighit bechi se mure dans le silence. Après une longue minute suspendue au cours de laquelle l'animosité semble damer la méfiance, Yalkyn se lance dans une étrange tirade aux accents négationnistes où se mêlent propagande, complotisme et rancœur, sur l'ingratitude de Ouïghours qui seraient les artisans de leur propre malheur, soutenus par un Occident jaloux. Selon lui, le gouvernement chinois aurait tout fait pour la prospérité du Xinjiang et se serait heurté en retour à des indépendantistes violents qu'il fallait bien mater pour assurer la stabilité du territoire.
Quant aux prisonniers des camps, dont il a entendu parler à la télévision et sur YouTube, il oscille entre la compassion, l'hostilité et l'incrédulité. De toute façon, il ne croit que ce qu'il voit et lui «ne connaî[t] personne qui soit passé par les camps», n'a «parlé à personne» et «enten[d] seulement des rumeurs mais ne les croi[t] jamais». Ici, la prudence commande le silence: «Même si toute l'Asie centrale se rassemblait et essayait d'aider les Ouïghours, nous ne serions pas assez. Si on n'a pas réussi à tenir le territoire à l'époque, alors il ne faut pas se plaindre. Peut-être que c'est notre destin, que c'est écrit sur notre front. On doit maintenant vivre notre vie… Le mieux est de rester silencieux.» Ce que l'on ne peut espérer, il faut le taire.
L'ancien chef retrouve doucement son calme en énumérant les Ouïghours célèbres et de son entourage qui s'en tirent bien aujourd'hui, ont pu faire carrière, ouvrir un commerce, devenir propriétaires… Kamil Ruziev n'est pas du même avis, mais son compère a un frigo plein pour appuyer sa théorie: «Même chez les plus pauvres Ouïghours, on peut toujours trouver un kilo de viande», assure-t-il. La solidarité communautaire n'ira pas plus loin.

En transit
Quelques visites plus tard, il faut bien se rendre à l'évidence. Ici encore, c'est une impasse et on ne trouvera pas plus que des naans confectionnés selon la tradition ouïghoure à se mettre sous la dent. Nous décidons de changer de route et de moyens pour rentrer à Bichkek. Au bout de huit bonnes heures de marchroutka bringuebalante (une sorte de minibus) et un répertoire téléphonique bientôt épuisé, le petit matin se lève enfin, et il a nom Ednan*.
Ce n'est pas chez lui qu'il nous donne rendez-vous, mais dans une arrière-salle privatisée d'un café discret de la capitale. «Quand j'ai emménagé dans mon appartement, j'ai appris qu'il y avait une famille ouïghoure à l'étage. Je ne sais rien d'eux mais j'en ai peur», s'excuse-t-il. Ce jeune enseignant originaire d'Akqi, dans le Xinjiang, a connu suffisamment d'affaires de dénonciations, dont il a lui-même fait les frais, pour risquer de s'abandonner aux premières oreilles venues, lui qui est arrivé au Kirghizistan dans le secret en 2021.
«Dans ma ville, un homme que je connais a reçu l'ordre de détruire la mosquée. Une fois qu'elle était en ruine, il a été arrêté. Quand son père est venu voir la police pour leur demander pourquoi, ils n'ont rien répondu.»
Ednan*, jeune enseignant ouïghour originaire du Turkestan oriental
Fils et petit-fils d'imams ouïghours, il aurait dû finir illico dans l'un de ces camps dits «de rééducation», où tant d'intellectuels ont été enfermés en Chine depuis 2014. Sa grâce providentielle, il la doit à un oncle fonctionnaire, qui par trois fois a supprimé son nom et celui de son père des registres. Beaucoup n'ont pas eu cette veine. «Presque tous mes amis ont été arrêtés, indique Ednan. Certains de mes parents ont échappé à la prison grâce à des relations, d'autres par simple chance. Ils arrêtent un pourcentage donné de gens. S'ils doivent en arrêter 20% et que le quota est atteint, ils s'interrompent.»
Au fil des ans, le trentenaire voit ses proches être emportés les uns après les autres dans les camps, avec la constance d'un arbitraire qui frappe lorsqu'on s'y attend le moins. «J'ai vu des pères et des mères littéralement mourir de chagrin. Tous les jours, ils pensaient à leurs enfants. On peut croire que c'est impossible, mais c'est pourtant vrai», assure-t-il.
Personne n'est épargné. «Dans ma ville, un homme que je connais a reçu l'ordre de détruire la mosquée. Il ne voulait pas le faire, mais son père lui a dit que s'il s'en chargeait, peut-être que le gouvernement aurait confiance en lui et le protègerait. Une fois la mosquée en ruine, ce jeune a été arrêté. Quand son père est venu voir la police pour leur demander pourquoi, ils n'ont rien répondu. C'est une histoire intéressante. Si tu fais de mauvaises choses, il t'arrivera malheur», devise Ednan, avant d'ajouter: «C'est aussi sur ces collaborations forcées que repose le colonialisme.»

Quant à celles et ceux qui ressortent des camps des mois voire des années plus tard, il les retrouve transfigurés et mutiques, osant à peine mentionner les tortures subies et les mystérieuses pilules ingérées jour après jour. Voyant l'étau se resserrer, le professeur envisage de partir: «En 2019, je voulais quitter la Chine, mais c'était comme un rêve, car je ne voyais personne réussir à sortir. Ils avaient fermé la frontière avec le Kirghizistan et beaucoup de rumeurs circulaient sur des Ouïghours fusillés par des gardes-frontières.» Il lui faudra attendre encore deux ans et débourser l'équivalent de 27.000 euros en pots-de-vin pour obtenir un passeport kirghiz et passer à l'ouest, sans prévenir personne.
Mais même à Bichkek, Ednan se fait discret et vit dans la crainte constante d'être déporté en Chine au moindre faux pas qui le remettrait sur le radar des services de renseignement. «L'an dernier, j'étais aux funérailles d'une connaissance ouïghoure et des inconnus sont venus prendre des photos, des vidéos, il y a même eu un drone, se souvient-il. Maintenant, je n'assiste plus à des cérémonies. Si je sais qu'il y a plus de trois Ouïghours à un événement, je n'y vais pas. On peut vivre des années à côté de quelqu'un et ne pas savoir s'il est de notre côté ou non.»
Il avait bien songé à faire une demande d'asile au Canada en 2023, au moment où le gouvernement de Justin Trudeau avait annoncé mettre en place un programme d'accueil pour 10.000 réfugiés ouïghours, mais Ednan a bien vite renoncé. «Si j'envoie mes informations et que quelqu'un travaille pour la Chine, ils pourraient me retrouver. Je ne sais pas qui croire», se désole-t-il. Alors faute de mieux, il tâche de creuser son trou à Bichkek, en attendant des jours meilleurs: «Peut-être que quand Xi Jinping mourra, les choses changeront.»
De l'autre côté
À la frontière de Kordaï, au nord de Bichkek, le vent est si froid qu'il pourrait bien fendre des bûches. Emmitouflés dans leurs parkas, la chapka vissée sur la tête, on ne peut pas dire que les voyageurs se pressent au portillon des douaniers. Celles et ceux qui se rendent au Kazakhstan voisin savent que la route vers Almaty peut être longue quand le verglas fait des siennes et ces mauvaises bourrasques qui fouettent les sangs n'augurent rien de bon. À la faveur d'un officier peu regardant et d'un chauffeur adroit, nous voilà pourtant de retour dans la plus grande ville kazakhstanaise, premier point de chute de quelques milliers de rescapés des camps ayant fui le génocide au cours des dix dernières années.

Amanjan Seit, un Kazakh originaire du Xinjiang, est l'un des rares à oser témoigner à visage découvert. «Prenez en photo tout ce que vous voulez!», lance-t-il en agitant les mains. Amanjan est tout à la fois brusque et flegmatique, curieux mélange qui ressort d'autant plus lorsqu'il entreprend de raconter son histoire. Comme beaucoup de Kazakhs nés en Chine, il se souvient de brimades quasi quotidiennes endurées toute sa jeunesse et d'inégalités déjà systémiques dans les années 1980: «Il y avait une discrimination évidente. En dépit de “l'autonomie” de la région, les postes de dirigeants étaient occupés par des Chinois et les Kazakhs étaient des citoyens de seconde zone.»
Ne voyant pas de perspective d'avenir dans ce pays, il fait ses valises et part s'installer au Kazakhstan aussitôt atteint l'âge de la majorité. Amanjan y étudie, acquiert la nationalité, fonde une famille et monte un commerce de matériel informatique, qui l'amène à se rendre régulièrement en Chine pour les affaires. Depuis la chute de l'URSS, la frontière est ouverte et le business bat son plein, dopé par les programmes successifs de coopération économique signés entre les dirigeants des deux pays au début des années 2000.
«Je n'avais rien fait de criminel, juste du tourisme et du commerce. Ça revient parfois, dans des cauchemars. J'ai l'impression d'être capturé de nouveau, d'être emmené dans une prison encore plus terrible.»
Amanjan Seit, Kazakh né dans le Xinjiang et placé en détention en Chine en 2018.
«En 2012-2014, j'ai remarqué qu'il devenait plus difficile de traverser la frontière. Ils nous laissaient passer mais posaient des questions: “Qu'est-ce que tu fais, pourquoi tu veux aller au Kazakhstan”… Avec le temps, les questions étaient de plus en plus fréquentes. En 2017 [tournant répressif, qui suit l'arrivée de Chen Quanguo, l'ancien responsable de la région autonome du Tibet, nommé secrétaire du Parti communiste chinois au Xinjiang, ndlr], j'ai été retardé pendant quarante minutes à la frontière, ils ont vérifié mon passeport… Je vivais au Kazakhstan à ce moment, ça me semblait ridicule. En 2018, le 18 février, j'ai voyagé depuis Almaty jusqu'à Pékin et de là, je devais me rendre dans les usines d'autres villes chinoises. La police de l'aéroport de Pékin m'a appelé et m'a fait entrer dans une salle pour vérifier mon passeport et m'interroger.»
C'est là que tout bascule. Après une nuit d'interrogatoire sans queue ni tête, Amanjan se retrouve menotté, une cagoule noire sur la tête. On lui intime de rentrer dans son village natal et de se présenter au poste de police. Lui parvient à négocier de s'y rendre par ses propres moyens une semaine plus tard, le temps de régler ses contrats. Contre toute attente, les policiers acceptent et Amanjan croit pouvoir s'en tirer en filant à l'ambassade du Kazakhstan. Erreur: il est refoulé au guichet et l'information circule vite. «Ils ont commencé à me rechercher. Dans mon village, la police est allée chez ma sœur et l'a forcée à m'appeler pour me demander où j'étais. Ils l'ont intimidée, en lui disant que si je ne venais pas, toute ma famille serait envoyée dans un camp de détention.» Il se souvient encore des cris, qui ont précédé sa reddition.

«Je n'avais rien fait de criminel, juste du tourisme et du commerce», se justifie-t-il encore. Il n'empêche: à son arrivée à Ürümqi, capitale de la région autonome ouïghoure, il est escorté jusque dans une cellule où il passera cinq jours éprouvants d'interrogatoire. Le fait qu'il ait pris la nationalité kazakhstanaise donne du fil à retordre aux officiers qui ne savent pas quoi faire de lui… Si bien qu'ils finissent par le transférer de nuit dans un camp.
«C'était un genre de maison de retraite que le gouvernement avait transformé en camp de détention, avec des barbelés tout autour», décrit-il. À l'intérieur, Amanjan est plongé dans un jour sans fin. Dans ces camps où les prisonniers sont entassés parfois à plus de quinze dans des cellules de moins de vingt mètres carrés, les lumières ne s'éteignent jamais et chaque mouvement est capté par des essaims de caméras branchées à chaque recoin.
«À 6h du matin, les chants rouges sortaient des haut-parleurs. On devait se réveiller, s'habiller, prendre un petit déjeuner avec juste de l'eau chaude et un petit pain blanc. Puis ils faisaient une queue pour nous emmener étudier dans une grande salle. Je n'y allais pas car il n'y avait pas assez de place pour tout le monde. On me faisait asseoir sur un petit tabouret, courbé et je devais lire des livres sur l'histoire du Parti communiste chinois. Ça n'avait aucun sens. De 8h du matin à 20h, on était assis. Le soir, ils venaient nous donner à manger un peu de riz avec de l'eau chaude, on dormait une heure et on allait étudier de nouveau. Ça recommençait le lendemain à 6h. Pas une fois je n'ai mis les pieds dehors.» Amanjan mime les positions dans lesquelles il était contraint de se tenir, tantôt recroquevillé sur lui-même, tantôt collé au mur, les bras entravés derrière la tête.
Au total, il aura passé quarante-six jours dans deux camps différents. Assez pour avoir le sentiment d'avoir été relativement épargné face à celles et ceux qui ont passé jusqu'à deux ans dans ces geôles, mais assez aussi pour avoir vu son corps fondre de plus de moitié, à se retrouver la peau sur les os et conserver en esprit la terreur de ces jours d'angoisse rythmés par le silence de plomb et les cris de codétenus torturés, où personne ne sait ce qui l'attend, quand il sortira et dans quel état.
Aujourd'hui encore, ces souvenirs le hantent et c'est avec peine qu'il raconte: «Ça revient parfois, dans des cauchemars. J'ai l'impression d'être capturé de nouveau, d'être emmené dans une prison encore plus terrible. J'arrive à m'échapper du camp, mais je suis accusé d'être bifrons et je sens qu'il y aura des punitions encore plus grandes».

Le doute et l'oubli
Comme la plupart des personnes passées par les camps, Amanjan sent parfois ressurgir un cruel décalage avec ses proches, alors que le monde semble devoir poursuivre sa course dans une quiétude que lui-même a perdue depuis longtemps. L'épreuve des camps se poursuit bien au-delà des miradors et des frontières chinoises pour celles et ceux qui parviennent à les fuir. Il faut désormais réapprendre à vivre, dans un quotidien défiguré par le poids des traumatismes et ébranlé par un doute permanent: sur ce que les autorités pourraient bien leur réserver encore, mais aussi sur leur propre expérience.
«Les gens parfois n'y croient pas», se désole Amanjan, qui lui-même parle peu de ce qu'il a vécu avec son épouse et ses quatre enfants. L'ombre du négationnisme n'est jamais bien loin et s'exprime autant dans les discours de propagande pure et dure produits en masse et encouragés par la Chine, qu'elle se cache dans les atténuations récurrentes de la réalité des crimes commis par le gouvernement de Xi Jinping.
Ce n'est pourtant pas faute de rapports et de témoignages de première main qui ont documenté minutieusement la répression systématique des minorités ethniques et religieuses de la région, fondée sur des arrestations arbitraires massives, du travail forcé, un effacement culturel assorti d'un programme de «rééducation», des tortures, des viols, des stérilisations, une politique de repeuplement ethnique… Tout cela constitue autant des crimes contre l'humanité qu'un crime de génocide, notamment reconnu par la France à travers une résolution votée par l'Assemblée nationale en 2022.
«Pourquoi faut-il qu'on endure tout ça? Doit-on vraiment disparaître de ce monde?»
Gulsezim*, réfugiée au Kazakhstan après avoir passé neuf mois en détention en Chine
Mais le doute subsiste et se glisse dans chaque détail: étaient-ils vraiment innocents? N'en feraient-ils pas un peu trop? Ont-ils tant souffert? Ces termes de «génocide», de «camps», de «rescapés», ne seraient-ils pas excessifs, surdéterminés par l'histoire? Les prudences rhétoriques trop zélées en viennent à édulcorer la réalité par peur de convoquer des imaginaires voisins. De fait, comme beaucoup d'anciens prisonniers, il est une image qui taraude Amanjan et cristallise son sentiment d'injustice et d'impuissance. «J'ai vu beaucoup de documentaires sur l'Holocauste, où l'on voit des gens parqués dans des camps. C'était pareil», répète-t-il. D'un entretien à l'autre, la comparaison avec le génocide des Juifs par les nazis revient régulièrement.
S'il n'est pas de politique d'extermination visant les populations non-Hans de la région ouïghoure, le Parti communiste chinois mène bel et bien une entreprise de persécution systématique visant à détruire ces groupes ethniques et religieux. Le PCC aspire en effet à atteindre la pureté et l'unité ethnique caractéristiques du «rêve chinois» promu par la doctrine de Xi Jinping dès ses premières années au pouvoir.
Et par voie de conséquence, les morts s'accumulent, victimes directes ou indirectes de cette mécanique génocidaire terriblement bien huilée. Gulsezim*, en sortant de neuf mois passés dans l'abîme des camps après une dénonciation calomnieuse, a eu du mal à dresser le bilan des disparus autour d'elle. «Ça faisait sept mois que j'étais dans un camp, quand mon père a arrêté de manger et a porté un foulard noir, disant qu'il préférait mourir lui-même plutôt que de voir sa jeune fille mourir. Il a tenu treize jours en grève de la faim. On lui donnait seulement du lait et le quatorzième jour, il est mort», raconte-t-elle, avec la lenteur que l'on doit aux défunts.
Il y a aussi ce cousin, qui jouissait d'une bonne situation dans l'administration chinoise et qui, ayant entendu trop d'histoires sordides sur les camps, a sauté du cinquième étage de son immeuble. «Tous ses organes ont été endommagés, il n'est pas mort, mais il ne pouvait plus parler. Malgré cela, il a été emmené dans un camp.» Gulsezim n'a plus eu de nouvelles depuis. L'un de ses amis proches, d'ethnie kazakhe, a peut-être été plus chanceux et s'est pendu pour échapper aux camps.
Et puis, à l'intérieur, il y a cette scène, dont la quinquagénaire se souvient aujourd'hui avec douleur. «Il y avait une petite fille ouïghoure de 3 ans qui avait été placée dans une école maternelle du parti. On lui a dit que si elle apprenait un poème chinois, on le montrerait à ses parents dans les camps. Elle a récité un très long poème par cœur et ils nous l'ont montrée à la télévision. Les gardes nous ont dit: “Vous voyez, ces enfants font d'énormes efforts pour vous voir et vous, vous n'obéissez pas! Vous devriez être comme vos petits-enfants.” Après cela, une femme de 90 ans est remontée dans sa cellule et a sauté de son lit superposé, la tête la première.»
Le temps d'évacuer le cadavre, les caméras du camp ont été coupées et tous les détenus ont dû s'allonger au sol, face contre terre. «Rien n'a changé après, si ce n'est que les règles sont devenues encore plus strictes.» La nuit tombe doucement sur Almaty et il est bientôt l'heure pour Gulsezim de rentrer chez elle. Son frère ne sait pas qu'elle a traversé toute la ville pour nous rejoindre dans l'appartement d'un militant local ouïghour. Lui qui a remué ciel et terre pour la sortir des camps redoute par-dessus tout de la voir retomber dans les filets des autorités. De fait, la police chinoise l'a menacée plus d'une fois de l'enfermer à nouveau si elle osait raconter ce qui lui est arrivé.
Mais Gulsezim ne parvient pas à se résoudre au silence. Depuis qu'elle est sortie, cette ancienne infirmière tâche de retrouver d'autres rescapés ayant cherché refuge au Kazakhstan pour consigner à son tour leur histoire, briser le cercle de la terreur et, surtout, les aider à se reconstruire, dans un pays qui fait tout pour les couler dans l'oubli. Placide, elle relève la tête: «Pourquoi faut-il qu'on endure tout ça? Doit-on vraiment disparaître de ce monde?»
Sur le chemin du retour, les montagnes de neige ont été avalées par la nuit noire. Il pleut un peu sur la vitre du taxi qui nous ramène à Bichkek, comme si le ciel s'était accordé à l'autoradio qui crache difficilement une mélodie étonnamment familière dans les virages: «C'est ainsi par ici que les choses ont changé, que les fleurs ont fané…» La voix de Céline Dion encourage le chauffeur à briser la glace: «J'espère que vous ramènerez de beaux souvenirs en France.»
* Pour des raisons de sécurité, les noms ont été changés.
La chape de plomb qui pèse sur le Kirghizistan cache mal les attaques contre la liberté d'expression, qui se sont très lourdement intensifiées ces dernières années. Depuis notre retour de reportage, notre fixeuse, Aidai Tokoeva, a dû quitter le pays en urgence pour se réfugier dans un autre pays d'Asie. Deux de ses anciens collègues journalistes, Zhoomart Duulatov et Alexandre Alexandrov, ex-employés du média indépendant Kloop, réputé pour ses enquêtes contre la corruption d'État, ont été condamnés à cinq ans de prison pour «incitation à l'agitation», le 17 septembre 2025. Deux jours plus tôt, le 15 septembre 2025, l'avocat et défenseur des droits Kamil Ruziev a été arrêté par les autorités dans le cadre d'une énième procédure-bâillon, alors qu'il défendait le dossier d'une enfant de 13 ans victime de viol. Plusieurs responsables ouïghours sont sous le coup de plaintes pour corruption et l'organisation Ittipaq a été suspendue de l'Assemblée nationale kirghize le 28 février 2025, en attente d'une décision de justice.
