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Story Publication logo September 25, 2025

Between China, Kazakhstan, and Kyrgyzstan, the Uighurs Left to Their Fate on the ‘New Silk Roads’ (French)

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An investigation reveals the scale of China's transnational repression of Uyghurs.

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Remains of ancient Muslim tombs near the city of Karakol, not far from the mountains separating Kyrgyzstan from Xinjiang, January 17, 2025. Image by Robin Tutenges/Hors Format.

An English summary of this report is below. The original report, published in French in Slate, follows.


The monumental "Belt and Road Initiative," launched in 2013 by President Xi Jinping, has significantly increased Xinjiang's strategic importance. The northwest Chinese territory, a human rights black hole and a crossroads for hydrocarbon routes, has established itself as the gateway to the booming Central Asian market. Behind the multi-billion-dollar contracts, political allegiances are also being traded.

Kazakhstan, Kyrgyzstan, Tajikistan, Uzbekistan … The former Soviet republics, important stops on economic corridors to Europe, represent a golden opportunity for China to expand its regional influence, free itself from energy dependence on Russia and pursue transnational repression against its political opponents with impunity. The meaning is broad. Since 2014, unprecedented state violence has descended on this region, which Beijing calls “Xinjiang” (“new frontier” in Chinese), but which the local populations, some of whom harbor independence ambitions, refer to as “East Turkestan” or the “Uighur region.”

In the space of a decade, more than a million people have been thrown into internment camps or prisons, representing more than one in 10 of the region's Muslim population. They are mostly Uighurs, but also of Kazakh, Kyrgyz, Dungan, Mongolian, Uzbek, and Tatar ethnicity. For the Chinese government, their very existence appears to be a threat to the nation's unity and economic interests. The preemptive accusation of "separatism," or even "terrorism," and the subsequent punishments, aim to crush any hint of independence or regionalist demands, or even simple aspirations for freedom, by creating a terrorized, submissive, and resigned population.


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Entre la Chine, le Kazakhstan et le Kirghizistan, les Ouïghours abandonnés à leur sort sur les «nouvelles routes de la soie»

Porte d'entrée vers les marchés internationaux et région riche en hydrocarbures, le Xinjiang est un territoire d'une importance stratégique primordiale pour la Chine. Le régime de Xi Jinping est prêt à le dominer à n'importe quel prix, fut-ce celui d'un génocide et d'une répression transnationale inédite, en achetant le silence et la coopération de ses voisins centrasiatiques.


Au Kirghizistan et au Kazakhstan: Il faut imaginer des kilomètres de conteneurs en enfilade. Bleus, rouges, rouillés, qu'importe: tous sont estampillés «CHINA». Étalé en périphérie de Bichkek –la capitale du Kirghizistan située au nord du pays–, le Dordoi Bazaar, plus gros marché d'Asie centrale, écoule pour près de 4 milliards de dollars de marchandises par an. Chaque matin, les commerçants s'affairent sous leurs petites échoppes de tôle ondulée dans un concert de cliquetis métallique pour décharger cageots d'ampoules et de tournevis, rouleaux de tissus, cartons de fringues et autres babioles qui se retrouveront bientôt dans les foyers et autres bazars de la région.


Des conteneurs provenant de Chine sont entreposés dans le marché de Dordoi, à Bichkek (nord du Kirghizistan), l'un des plus grands bazars d'Asie centrale, le 13 janvier 2025. Image par Robin Tutenges/Hors Format.

Les enseignes sont en cyrillique, mais la marchandise est chinoise. Il n'est pas jusqu'au kalpak, le chapeau traditionnel kirghize, qui ne soit fabriqué à moindre coût par le géant asiatique voisin: la laine bouillie comme le polyester sont directement importés depuis le Xinjiang (nord-ouest de la Chine). Ici, on ne parle de la région autonome ouïghoure que comme d'un précieux partenaire commercial. De l'ouverture du poste-frontière de Torougart, niché au cœur des montagnes du Tian Shan entre le Kirghizistan et la Chine, dépend le gagne-pain des négociants. Quant aux dizaines de centres de détention bordant les routes alentour, personne ne les a jamais vus.

Le projet monumental des «nouvelles routes de la soie», lancé en 2013 par le président Xi Jinping, a considérablement renforcé l'importance stratégique du Xinjiang. Le territoire du nord-ouest de la Chine, trou noir des droits humains et carrefour des routes d'hydrocarbures, s'est affirmé comme la porte d'entrée vers le marché centrasiatique en pleine expansion. Derrière les contrats à plusieurs milliards, ce sont aussi des allégeances politiques qui se monnaient.

Kazakhstan, Kirghizistan, Tadjikistan, Ouzbékistan… Les anciennes républiques soviétiques, étapes importantes des corridors économiques vers l'Europe, représentent pour la Chine une opportunité en or pour étendre son influence régionale, se défaire d'une dépendance énergétique envers la Russie et poursuivre en toute impunité une répression transnationale contre ses opposants politiques. L'acception est large. Depuis 2014, une violence d'État sans précédent s'est abattue sur cette région que Pékin nomme le «Xinjiang» («nouvelle frontière» en chinois), mais que les populations locales, dont certaines nourrissent des ambitions indépendantistes, désignent plutôt comme le «Turkestan oriental» ou la «région ouïghoure».


L'Asie centrale et sa frontière avec le Xinjiang chinois. Image par Jean-Benoît Bouron, Géoconfluences, 2024 / CC BY-NC-SA 4.0 / geoconfluences.ens-lyon.fr.

En l'espace d'une décennie, c'est plus d'un million de personnes qui ont été jetées dans des camps d'internement ou des prisons, soit plus d'un habitant sur dix parmi la population musulmane de la région. Elles sont pour la plupart ouïghoures, mais aussi d'ethnies kazakhe, kirghize, doungane, mongole, ouzbèke ou encore tatare. Pour le gouvernement chinois, leur existence même apparaît comme une menace pour l'unité identitaire de la nation et ses intérêts économiques. L'accusation préventive de «séparatisme» voire de «terrorisme» et les châtiments subséquents visent à anéantir toute velléité de revendications indépendantistes, régionalistes, ou de simple aspiration à la liberté, en fabriquant une population terrorisée, soumise et résignée.

Tous possèdent ou ont possédé un passeport chinois. Et tous ont subi un programme dit de «rééducation», allant de la violence psychologique à la torture physique… et parfois à la mort. L'ampleur de la répression est telle que la plupart des experts s'accordent à parler de «génocide», en particulier depuis les révélations de l'agence Associated Press en juin 2020 et de l'anthropologue allemand Adrian Zenz sur de nombreux cas de stérilisation forcée et d'entrave aux naissances.

Frontières sensibles

Au Kirghizistan, dont l'économie dépend largement des prêts massifs accordés par la Chine, on ne prononce le mot de «génocide» qu'à mi-voix, une fois les portes closes, le dictaphone coupé et l'anonymat garanti. Les communiqués officiels, eux, n'ont pas de mots assez forts pour louer la grandeur de la coopération sino-kirghize. Et tant pis pour les compatriotes qui croupissent dans des geôles de l'autre côté de la frontière.

«C'est vraiment difficile de savoir ce qui se passe. Mon oncle vit à Kachgar [en Chine, ndlr] et vient régulièrement à Bichkek pour son business, mais il est terrifié à l'idée d'évoquer la situation là-bas ou le gouvernement chinois. Il me dit juste qu'ils n'ont aucune liberté, alors on parle d'autre chose», glisse Burhan*, un jeune Ouïghour du Kirghizistan. Alors qu'il attaque une énorme part de gâteau à la crème chantilly, il s'interrompt soudainement: «Tu veux que je l'appelle?» À peine a-t-il englouti sa première bouchée que le visage de son oncle s'affiche sur la plateforme chinoise WeChat.


Vue de Bichkek, capitale du Kirghizistan, dont le drapeau national flotte au-dessus de la ville, le 23 janvier 2025. Ce petit pays d'Asie centrale, montagneux et enclavé, a conservé une forte empreinte russe après l'effondrement de l'URSS en 1991, avant que la Chine ne devienne le principal acteur de son économie. Image par Robin Tutenges/Hors Format.

Les premiers sourires cèdent rapidement leur place aux soupirs, tandis que la conversation s'étire en platitudes d'usage. Le temps est mauvais, la santé pas mieux; on se la souhaite quand même avant de raccrocher. «Il ne dit plus “ʾas-salāmu ʿalaykum”», remarque Burhan. Là-bas, personne n'est à l'abri des oreilles indiscrètes et les Ouïghours se savent sous étroite surveillance des autorités. Un mot de travers suffit à vous faire accuser de trahison ou de terrorisme et c'est toute la famille qui a tôt fait d'être embarquée.

«Je sais que plusieurs membres de ma famille sont allés dans les camps», lâche Burhan, mais c'est une conversation qu'il n'a jamais pu avoir avec ses proches. Trop risqué, trop tabou. Alors, on se contente de parler météo et affaires. Ces dernières ne vont pas si mal pour son oncle, qui a pris part au commerce automobile entre le Xinjiang et l'Asie centrale. En 2023, le marché a explosé, avec plus de 500.000 véhicules utilitaires livrés via le Kazakhstan et le Kirghizistan, soit plus de 442% d'augmentation en année glissante.

«Les Ouïghours vivent dans une peur constante, ils savent qu'ils ne sont pas des citoyens “normaux” et qu'ils peuvent être éjectés du Kirghizistan à tout moment.»

Une chercheuse ouïghoure expatriée au Royaume-Uni

Burhan veut se convaincre qu'à quelque chose malheur est bon. «Si tu achètes ta voiture depuis Kachgar, tu ne payes pas de taxe, c'est très pratique!, relève le jeune Ouïghour. Le commerce marche vraiment bien ces dernières années… Je suppose qu'ils occupent les gens.» Reste que son oncle peut compter sur une visite quotidienne des autorités chinoises à son domicile et qu'il se garde bien de dévier du circuit autorisé lors de ses voyages d'affaires dans le pays voisin.

Franchir la frontière chinoise ne se fait jamais sans danger pour les minorités ethniques de la région, eussent-elles toutes les autorisations de rigueur. Nombreux sont les travailleurs transfrontaliers, comme les simples touristes, à avoir été cueillis par les forces de l'ordre lors d'un passage à la douane, pour être envoyés tout droit dans un camp.

Les chefs d'accusation varient selon l'humeur des policiers et le premier prétexte qui se présente: Ajar* a été enfermée pour risque de «séparatisme»Askar*pour soupçon de «fondamentalisme islamiste»Rahima pour avoir téléchargé l'application WhatsApp… Une barbe ou un livre en ouïghour sont considérés comme autant de preuves de sédition qui appellent un châtiment: les uns passeront six mois en camp de rééducation, les autres deux ans et d'autres encore une vie en prison –à discrétion des officiers.


Des cavaliers avancent à cheval dans les plaines situées près des montagnes séparant le Kirghizistan du Xinjiang chinois, le 25 janvier 2025. Image par Robin Tutenges/Hors Format.

Certains ont bien tenté de fuir la Chine pour se réfugier dans les pays voisins, espérant y trouver des terres plus amènes. Après tout, le Turkestan oriental et l'occidental, qui comprend les anciennes républiques soviétiques, partagent des racines culturelles communes et les diasporas y transitent depuis des siècles.

Le Kazakhstan abrite ainsi la plus grosse communauté ouïghoure au monde, forte de plus de 301.000 habitants. Tandis que le Kirghizistan en compte au moins 61.000 d'après son dernier recensement en 2022, un chiffre vraisemblablement très en deçà de la réalité, qui pourrait varier du simple au double, puisque nombre de Ouïghours se déclarent d'ethnies kirghize ou ouzbèke pour se protéger. Mais c'est sans compter les tyrannies, les lâchetés locales et l'influence croissante de la Chine sur ses voisins, qui pèse bien plus lourd que les amitiés fantasmées des peuples.

Voisins sous contrôle

Autrefois considéré comme l'un des pays les plus démocratiques d'Asie centrale, le Kirghizistan a pris un virage autoritaire et nationaliste avec la réforme étatique de 2009. Depuis 2021, l'actuelle présidence de Sadyr Japarov a acté la bascule dans un État-mafieux. À cela s'ajoute une société traversée par de sourdes tensions interethniques, en particulier depuis la flambée de pogroms anti-Ouzbeks en 2010, qui a ouvert la voie aux violences contre les minorités jugées «trop visibles». S'ils ne font pas l'objet d'une politique de persécution ciblée au Kirghizistan, les Ouïghours demeurent particulièrement vulnérables dans ce contexte et sont volontiers instrumentalisés dans le jeu d'alliances politico-économiques.

«Ils vivent dans une peur constante, ils savent qu'ils ne sont pas des citoyens “normaux” et qu'ils peuvent être éjectés du pays à tout moment», explique une chercheuse ouïghoure récemment expatriée au Royaume-Uni. En mai 2025, le gouvernement kirghiz était interrogé par le Comité pour l'élimination de la discrimination raciale des Nations unies, alarmé par «de nombreux cas d'extradition de réfugiés et de demandeurs d'asile, notamment des Ouïghours de Chine et des Ouzbeks». Les autorités du pays de Sadyr Japarov ont botté en touche.


Ici le 12 janvier 2025, le district d'Alamüdün, un quartier de la banlieue nord de Bichkek (Kirghizistan), habité principalement par des Ouïghours, a connu des vagues successives de migrations de cette minorité musulmane fuyant le Xinjiang. Image par Robin Tutenges/Hors Format.

Alors que le gouvernement ne lève pas le petit doigt pour les Kirghizes du Xinjiang, on comprend aisément que les Ouïghours ne rentrent même pas dans l'équation. Fin 2018, tandis que l'annonce de l'emprisonnement dans un camp du frère du député kirghiz Adil Zhunus uulu agitait une opinion déjà inquiète, l'ancien président Sooronbay Jeenbekov (2017-2020) prenait enfin la parole sur le sujet, posant les jalons d'une doctrine jamais démentie depuis: la situation au Xinjiang relève des «affaires intérieures» de la Chine et le Kirghizistan se gardera de tout commentaire «pour ne pas ruiner les relations» avec cette dernière.

Quelques semaines plus tard, Adil Zhunus uulu lui-même donnait une interview dans Le Quotidien du peuple, organe de propagande du Parti communiste chinois (PCC), pour vanter les mérites de ces dispositifs carcéraux pudiquement appelés «centres de formation», tout en rappelant que «le Kirghizistan et la Chine ont été les voisins les plus amicaux de la route de la soie depuis l'Antiquité».

«Des intérêts nationaux sont en jeu. Nous sommes un petit pays et le régime sait qu'il n'a pas les moyens d'emmerder les Chinois, même si certains de ses propres citoyens sont enfermés dans des camps. Il est forcé de mener une politique d'équilibriste», commente une activiste locale, sous couvert d'anonymat. Et pour un petit pays qui a contracté près de 40% de sa dette extérieure auprès de la Chine [PDF], quelques milliers de ressortissants peuvent bien être sacrifiés à la promesse de futurs contrats de développement d'infrastructures.

Au Kazakhstan, qui peut se targuer d'avoir un produit intérieur brut (PIB) près de 16,5 fois supérieur et d'une manne d'hydrocarbures remarquable, le voisin chinois reste un partenaire commercial privilégié contre lequel il est hors de question de s'opposer frontalement, mais la société civile s'est suffisamment mobilisée pour établir un rapport de force et obtenir le retour de plusieurs milliers de Kazakhstanais rescapés des camps.

Ce succès relatif est essentiellement dû au travail de longue haleine de l'association kazakhstanaise de défense des droits humains Atajurt, cofondée par Serikzhan Bilash en 2017, qui a multiplié les coups d'éclats et surtout les procédures judiciaires contre la Chine. Une stratégie reposant en grande partie sur les réticences de Pékin à voir des affaires être trop médiatisée, témoignages de proches à l'appui. Pour éviter les esclandres, les autorités ont fini par relâcher certains captifs après de longs mois de pressions.

Mais dans les deux pays, l'activisme reste dangereux pour celles et ceux qui se préoccupent de droits humains et subissent le feu croisé des services de renseignements, de leur pays et de la Chine: intimidations, diffamations, rafles d'archives, procédures-bâillons, arrestations… et propositions de collaboration. Les régimes autoritaires savent jouer des divisions et, au Kazakhstan comme au Kirghizistan, toutes les organisations qui gardent un œil sur le Xinjiang en sont au moins à leur deuxième ou troisième scission, quand elles existent encore.


Des habitants marchent dans les rues de Bichkek, la capitale du Kirghizistan, le 14 janvier 2025. Image par Robin Tutenges/Hors Format.

Renforcer les dépendances, monnayer le silence

Le projet des «nouvelles routes de la soie» –ou BRI, pour Belt and Road Initiative sous son nom officiel en anglais– a exacerbé l'influence de la Chine sur les États d'Asie centrale. Ces derniers y ont vu l'opportunité de se dégager de l'emprise de l'ancienne puissance coloniale russe et de désenclaver leurs territoires en devenant des maillons indispensables des corridors économiques vers l'Europe. À plus forte raison encore depuis que l'invasion de l'Ukraine a marqué un boycott des circuits passant par la Russie.

Le Kazakhstan est ainsi devenu le troisième plus gros bénéficiaire des investissements des «nouvelles routes de la soie», avec 4,6 milliards de dollars en 2024. C'est précisément à Astana, sa capitale, que Xi Jinping avait annoncé en 2013 le lancement de ce projet qui implique désormais 150 pays partenaires. Depuis, les grands chantiers se multiplient dans la région, mettant l'accent sur les réseaux ferroviaires et autoroutiers, mais aussi énergétiques et industriels.

«Il y avait une demande de développement de capacités de structures, de la part de ces pays qui n'arrivaient pas toujours à trouver des bailleurs de fonds, notamment du côté des bailleurs occidentaux. Ce qui explique le succès fulgurant de la Chine, c'est qu'elle était prête à payer beaucoup d'argent pour financer des projets –dont certains ne sont pas du tout rentables– et fournir une alternative aux Occidentaux et aux Japonais qui dominaient sur ce créneau», retrace Frédéric Lasserre, professeur de géographie à l'université Laval de Québec (Canada), spécialiste des «nouvelles routes de la soie».


Des rails de chemin de fer en direction de la Chine, dans la région d'Issyk-Koul, au Kirghizistan, le 25 janvier 2025. Image par Robin Tutenges/Hors Format.

Dans les faits, la Chine gonfle ses statistiques en relabellisant sous l'étiquette «BRI» des projets de développement préexistants. C'est notamment le cas de l'ambitieuse ligne CKU, censée déployer une voie ferrée de plus de 500 kilomètres entre la Chine, le Kirghizistan et l'Ouzbékistan, sur la table depuis les années 1990 et dont la première pierre a été posée en décembre 2024 en présence du président kirghiz Sadyr Japarov. Les négociations ont été rudes, le Kirghizistan souhaitant profiter du rail pour mieux desservir le sud de son territoire, quand la Chine voulait en faire une voie coupant au plus rapide pour filer vers les marchés européens depuis Kachgar, le tout à moindre frais, puisque le chantier sera financé par ses voisins et par le biais d'un prêt chinois.

«Ce n'est pas de l'aide au développement, ce sont des relations d'affaires. Les pays partenaires signent les contrats en connaissance de cause. On ne peut pas dire que la Chine leur tord le bras, mais ces pays doivent vivre avec les conséquences de leurs choix», commente Frédéric Lasserre. L'expert relève d'une part un risque non négligeable de surendettement pour le Kirghizistan, d'autre part le fait que «le développement de toutes ces infrastructures de la Chine vers l'Asie centrale et l'Europe renforce ipso facto l'importance du Xinjiang, car on ne peut pas développer ces routes sans passer par là».

«Le gouvernement central chinois craint de mal contrôler le Xinjiang et on peut supposer que les “nouvelles routes de la soie” sont aussi conçues comme un levier pour atteindre cet objectif.»

 Frédéric Lasserre, professeur de géographie à l'université Laval de Québec (Canada)

Localement, le Xinjiang, qui abrite trois des six corridors des «nouvelles routes de la soie», est d'une importance stratégique capitale pour la Chine. Aussi, Pékin ne veut-il pas risquer de voir son autorité être disputée dans ce territoire colonisé traversé de longue date par des revendications indépendantistes.

«Le gouvernement central craint de mal contrôler le Xinjiang et on peut supposer que la BRI est aussi conçue comme un levier pour atteindre cet objectif. On développe des infrastructures, ça permet d'acheminer des marchandises, mais aussi des troupes en cas de besoin; on crée des centres industriels, des centres logistiques, ce qui fait venir de la main-d'œuvre chinoise, et on espère ainsi pouvoir mieux contrôler le territoire, à la fois par le bâton, par l'accroissement spectaculaire de la population Han et par une offre d'emploi et une croissance économique visant à séduire les Ouïghours», analyse Frédéric Lasserre.

Or, pour la Chine, les contrats signés avec ses voisins ne vont pas sans des conditionnalités politiques. C'est aussi un modèle de gouvernance, pensé comme une alternative idéologique à celui des démocraties libérales soutenu par l'Occident, que la Chine se propose d'exporter et qui trouve un écho particulièrement favorable chez les régimes autoritaires voisins.


Un poste de police sur une avenue de Bichkek (Kirghizistan), le 8 janvier 2025. La surveillance de la population s'est accrue dans le pays, notamment à la suite de l'adoption de lois inspirées de ses voisins russe et chinois, comme une loi sur les «agents de l'étranger», visant entre autres à surveiller les ONG défendant les droits humains, notamment les Ouïghours. Image par Robin Tutenges/Hors Format.

En février 2025, alors que Sadyr Japarov était reçu en grande pompe à Pékin par son homologue chinois et saluait l'entrée dans un nouvel «âge d'or» de la coopération sino-kirghize, il réaffirmait «continuer de soutenir fermement la Chine sur la question de Taïwan et les questions liées au Xinjiang et à Hong Kong», tout en reconnaissant à Xi Jinping des qualités de «leadership exemplaires». Ce dernier se disait prêt en retour à «renforcer la synergie des stratégies de développement [et à] élargir le partage d'expériences en matière de gouvernance» avec le Kirghizistan.

«Dès lors qu'un pays s'engage dans la voie de la coopération économique avec la Chine, implicitement, oui, la Chine s'attend à ce que les pays modèrent leurs critiques. On retombe sur une forme de coopération liée. On le voit en Asie centrale, on le voit aussi lorsque l'Italie ou la Grèce tempèrent les discours de l'Union européenne pour ne pas trop critiquer la Chine en mer de Chine méridionale», compare Frédéric Lasserre.

Les disparus de la frontière

La fable d'une entente radieuse entre les nations se gâte pourtant bien vite une fois que l'on quitte le décor des échanges diplomatiques. Au Madina Bazaar, le grand marché ouïghour de Bichkek, les commerçants savent bien que la survie d'un business dépend de sa capacité à montrer patte blanche aux puissants du jour.

Fin 2023, Tursuntay Salimov, riche propriétaire du marché dont le nom porte un parfum de scandale et ancien chef de l'Ittipaq (le groupe ouïghour au sein de l'Assemblée nationale kirghize), était arrêté pour corruption et soupçon d'appartenance à une organisation illégale –il devait être libéré sous conditions six mois plus tard. Depuis, l'État a mis la main sur le marché et gère l'arrivage de produits en provenance d'Ürümqi, la capitale de la région ouïghoure.

Là-bas, poser trop de questions peut vous valoir d'être chassé manu militari. Le marché a la réputation d'être un nid d'espions et l'on n'y sait que trop que toute parole peut remonter aux oreilles des renseignements chinois, avec des conséquences potentiellement terribles pour une famille restée du mauvais côté de la frontière.


Le 25 janvier 2025, deux hommes discutent dans les allées sombres du bazar de Madina à Bichkek (Kirghizistan), dominé par des commerçants ouïghours, dont une grande partie ont un pied au Kirghizistan et l’autre au Xinjiang. Image par Robin Tutenges/Hors Format.

En se réchauffant les mains autour d'un thé au gingembre, Nuradil*, un Ouïghour du Kirghizistan bien inséré dans le milieu, évoque cette curieuse opportunité qui aurait été proposée en 2024, de façon informelle, par les autorités chinoises à une dizaine de commerçants ouïghours de Madina originaires du Xinjiang: prendre part à un voyage organisé pour retourner au pays, faire des affaires et revoir leur famille, avant de rentrer à Bichkek. L'un d'entre eux n'est jamais revenu et son sort alimente depuis les spéculations en tout genre. A-t-il été expédié dans un camp? A-t-il préféré rester en Chine? Mais sans prévenir personne? Nuradil hausse les épaules, comme toutes les personnes interrogées à sa suite: c'est le genre d'affaire que tout le monde connaît et à laquelle personne n'apportera de résolution.

En attendant, les rumeurs vont bon train, et si certains ont retenté le voyage depuis, beaucoup refusent de prendre le risque d'une disparition. Ici, tous les Ouïghours ont déjà entendu des histoires de déportations, voire d'exécutions extrajudiciaires à la frontière, sans pouvoir toutefois citer aucune source de première main ni aucun cas précis. Kamil Ruziev, le défenseur des droits de Karakol, ville historique de la diaspora ouïghoure dans l'est du Kirghizistan, a lui aussi eu vent d'assassinats de ce genre, sans avoir jamais trouvé l'ombre d'une preuve à son tour. Ces bruits qui courent nourrissent les incertitudes et la terreur des deux côtés de la frontière et participent de la mise au pas de la population. Dans le doute, mieux vaut se faire discret.

«Pouvez-vous imaginer le pouvoir que la Chine possède sur le Kazakhstan pour qu'elle puisse se permettre de telles choses sur des citoyens étrangers?»

Karima Abdrakhmanova, militante au sein de l'association kazakhstanaise de défense des droits humains Atajurt

Au Kazakhstan, les langues se délient un peu plus facilement et ces on-dit ont un visage bien réel. C'est dans un petit appartement de la banlieue d'Almaty, l'ancienne capitale kazakhstanaise, que Mirgul*, une Kazakhe du Xinjiang, se laisse aller à la confidence, après s'être assurée que ni son nom ni son visage ne seront divulgués. Elle a bien connu les camps, où elle a passé, en 2018, huit mois d'horreur, commencés par un avortement forcé, achevés par un viol. Après onze mois de plus en résidence surveillée et bien des déboires, la jeune femme, alors âgée de 28 ans, réussit à partir se réfugier au Kazakhstan, où l'attend une partie de sa famille en exil. Les années passent et Mirgul obtient la nationalité kazakhtanaise, mais son nom demeure dans les bases de données chinoises.

À l'été 2023, alors qu'elle se rend dans la zone neutre du centre commercial de Khorgos (nord-ouest de la Chine), à la frontière avec le Kazakhstan, pour revoir sa sœur restée au Xinjiang, elle est repérée par des caméras à reconnaissance faciale à la sortie du bus. «J'étais partie dans une boutique pour acheter des cadeaux, quand ma mère qui m'attendait plus loin s'est ruée vers moi pour me dire que des policiers chinois venaient de lui demander si elle avait vu passer une femme en robe jaune. J'ai couru avec ma petite fille le plus vite que j'ai pu vers le terminal kazakhstanais, tandis que les policiers se lançaient à notre poursuite. Heureusement, quand j'ai atteint l'arrêt de bus, j'ai supplié le chauffeur de foncer à la frontière kazakhstanaise et il a démarré aussitôt. C'est ce qui nous a sauvées», se souvient-elle, la voix encore tremblante.


Un homme pousse un chariot dans les allées du bazar de Madina, à Bichkek (Kirghizistan), cœur névralgique de la diaspora ouïghoure, le 24 janvier 2025. Image par Robin Tutenges/Hors Format.

Juste avant qu'elle ne fuie la Chine pour le Kazakhstan une première fois, Mirgul avait déjà été menacée par des fonctionnaires chinois d'être réinternée dans un camp. En l'espace de quelques minutes, elle s'est vue revivre l'enfer auquel elle croyait avoir échappé.

Karima Abdrakhmanova, une militante de l'arrière-garde d'Atajurt, qui l'a accompagnée dans ses épreuves, s'exaspère de cette situation trop commune: «Pouvez-vous imaginer le pouvoir que la Chine possède sur le Kazakhstan pour qu'elle puisse se permettre de telles choses sur des citoyens étrangers?» En l'espèce, un changement de passeport n'a jamais suffi à arrêter Pékin: un citoyen chinois, eût-il abandonné sa nationalité d'origine pour être naturalisé ailleurs, demeure toujours inscrit sur les registres, à plus forte raison s'il est passé par les camps.

La frontière de Khorgos, énorme hub et vitrine des «nouvelles routes de la soie» –où transitent chaque jour des montagnes de marchandises à destination des marchés internationaux et qui est toujours la première mise à l'honneur dans les dépêches de propagande du PCC– illustre bien les contradictions du double discours chinois vis-à-vis de ses voisins.

Dans cette zone supposément neutre où le port du voile et de la barbe «anormalement» longue sont interdits côté chinois, les transactions financières ne sauraient échapper au système répressif qui s'est abattu sur la région –supposément– autonome ouïghoure et par-delà les frontières. Si le Kazakhstan du président Kassym-Jomart Tokaïev est volontiers présenté comme un partenaire commercial privilégié, on ne compte plus le nombre de rescapés des camps chinois arrêtés au motif qu'ils s'étaient rendus dans un «État terroriste» musulman nommé… le Kazakhstan.

* Pour des raisons de sécurité, les noms ont été changés.

Édité par Émile Vaizand