
An English summary of this report is below. The original report, published in French in Le Monde, follows.
Uyghurs, along with other Muslim minorities, are the target of severe repression in China. Over the last 10 years, several thousand of them have fled to neighboring countries (including Kazakhstan and Kyrgyzstan), although they have not always managed to escape the threats from the Beijing regime.
In Kazakhstan, refugees recall their sufferings in China's so-called "re-education camps." One of them, Mirgul*, was imprisoned after undergoing a forced abortion and was raped while in detention.

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In Kyrgyzstan, a country riddled with corruption and bound to China because of economic hyper-dependence, any dissenting voice is muzzled, particularly within the Uyghur community, which is under close scrutiny. Refugees hide in silence for fear of being extradited to Xinjiang, and solidarity is hard to establish with former diasporas.
La traque des Ouïgours par le régime chinois, du Xinjiang aux pays d’exil
Les Ouïgours, ainsi que d’autres minorités musulmanes, font l’objet d’une intense répression en Chine. Ces dix dernières années, plusieurs milliers d’entre eux ont fui vers les pays voisins (Kazakhstan, Kirghizistan…), sans toujours parvenir à échapper aux menaces du régime de Pékin.
Jannat (pour des raisons de sécurité, les prénoms ont été changés) ne veut rien oublier de ces neuf mois passés dans les camps chinois. Ni les tortures ni les angoisses, et surtout pas les visages. Garder tout cela en mémoire est devenu, pour cette infirmièred’une cinquantaine d’années,une question de loyautédue à ceux qu’elle a vus succomber sous les épreuves, aux rescapés dont elle tâche de retrouver la trace en Asie centrale, mais aussi aux autres, encore retenus en Chine dans les geôles du régime de Xi Jinping. « On se doit de leur donner un espoir », assure-t-elle. Pourtant, elle peine à imaginer le jour où la violence d’Etat cessera de s’abattre sur les minorités ethniques et religieuses de la région que les autorités de Pékin appellent le « Xinjiang » (les Nouveaux Territoires)mais que les populations locales désignent volontiers comme le « Turkestan oriental » ou la « région ouïgoure ».
Depuis 2014, les Ouïgours, ainsi que d’autres minorités comme les Kazakhs ou les Kirghiz, font l’objet d’une intense répression en Chine. Pour échapper aux persécutions, au travail forcé, aux camps ou à la prison, plusieurs milliers d’entre eux ont fui vers les pays voisins (Kirghizistan, Tadjikistan…). Jannat, d’ethnie kazakhe, a trouvé refuge au Kazakhstan, où Le Monde a pu recueillir son témoignage.
L’infirmière a cessé de croire en la justice depuis ce jour de 2018 où la policechinoisel’a convoquée au commissariat de son quartier, dans une grande ville du Xinjiang. « Cette année-là, beaucoup de gens avaient déjà été arrêtés,raconte-t-elle. J’ai tout de suite compris qu’à mon tour je serais détenue. J’ai rassemblé mes affaires les plus précieuses pour les confier à mes proches, puis je suis partie au poste de police. » Après une série d’interrogatoires, la sentence tombe : accusée de s’être rendue à plusieurs reprises au Kazakhstan – un pays voisin considéré comme « terroriste », car majoritairement musulman –, Jannat est condamnée pour « radicalisme religieux » et doit donc être « rééduquée ». Elle apprendra plus tard avoir été dénoncée par un supérieur contrarié.
Sévices et endoctrinement
En évoquant ces mois d’enfermement, c’est à peine si elle mentionne ses propres souffrances. Bien sûr, il y avait ces lumières aveuglantes allumées en permanence, les tabourets au ras du sol – soit 10 centimètres à peine – où il fallait se tenir immobile des journées entières, les cagoules noires trop de fois enfilées, sans oublier la nourriture, infecte et rare, ces petits pains moisis, et ces cachets à avaler sans rien savoir de leur provenance ni de leurs effets…
A la violence des sévices s’ajoutait celle de l’endoctrinement : les chants du Parti communiste chinois (PCC) à ânonner des heures durant sous le regard de professeurs sévères et de gardes brutaux, ou encore ces haut-parleurs qui crachaient des ordres ou des discours présidentiels.

Mais, pour Jannat, les souvenirs les plus obsédantsrestent ceux de ses codétenues. En neuf mois, elle en a vu passer une cinquantaine dans la cellule de 16 mètres carrés qu’ellepartageait avec treize femmes. Suivant un accord tacite passé avec les matons, ceux-ci lui amenaient les plus mal en point afin que Jannat prenne soin d’elles. Bien souvent, le seul soutien qu’elle pouvait leur apporter était psychologique. « Un jour, ils ont conduit dans notre cellule une femme de 76 ans en fauteuil roulant et l’ont jetée au sol. Son coude s’est cassé. Je leur ai dit qu’elle avait besoin de soins, mais ils n’ont rien voulu entendre. Au bout d’un moment, sa chair a commencé à pourrir. Alors seulement, ils l’ont sortie de la cellule. »
Certaines ne sont jamais revenues, à l’image d’une ancienne voisine que Jannat retrouvait lors des « cours de patriotisme ». Brisée par les humiliations quotidiennes, cette femme de 90 ans a fini par sauter la tête la première du lit superposé de sa cellule.C’est la seule fois où les caméras du camp ont été coupées, le temps d’évacuer le corps et d’éponger le sang.
Par la suite, les règles internes ont été durcies, et le nombre de victimes n’a cessé d’augmenter. Jannat les énumère avec une placidité confondante, comme si une forme de routine dévastatrice avait fini par s’installer : « A l’extérieur, les gens ont l’air normaux ;à l’intérieur, ils sont morts »,conclut-elle.
A 34 ans, Mirgul, elle aussi réfugiée au Kazakhstan, en paraît dix de plus. Son corps trahit les épreuves traversées, à commencer par cet avortement forcé subi en 2018, alors qu’elle était enceinte de son troisième enfant. En contrôlant le corps des femmes, le gouvernement chinois entend limiter le taux de natalité des minorités ethniques. « C’est très difficile d’en parler aujourd’hui », soupire Mirgul. Ces souvenirs sont en elle, et le seront à jamais.
Après l’avortement, elle est d’abord internée dans un camp, puis déplacée sans cesse d’un complexe à un autre, soumise aux menaces et aux violences physiques. Un jour, après avoir aidé une codétenue à se laver, elle doit rester vingt-quatre heures assise sur la « chaise du tigre », un instrument de torture immobilisant les membres. Et puis il y a ce viol, impossible à oublier, lui aussi. « Tout mon côté gauche étant paralysé à cause des conditions de vie, ils ont fini par m’emmener à l’hôpital, mais je n’ai pas été soignée. Un soir, le garde s’est retiré et un grand Chinois est entré dans ma chambre… » En sortant des camps, on lui diagnostiquera la syphilis.
Stérilisation forcée
D’après le PCC, ces camps de « rééducation » ou de « déradicalisation », plus volontiers baptisés « centres de formation professionnelle », visent à lutter de façon préventive contre ce que le régime désigne comme les « trois forces diaboliques » : le terrorisme, l’extrémisme religieux et le séparatisme ethnique.
Pour prendre la pleine mesure du « combat » ainsi engagé à Pékin, il faut revenir en 2014. Cette année-là, dans la foulée d’affrontements ethniques survenus dans le Xinjiang et d’attentats perpétrés à travers le territoire, attribués à des Ouïgours par le régime, la Chine déclare une « guerre populaire contre le terrorisme ». C’est le début d’une répression à grande échelle des minorités de la région autonome ouïgoure du pays, collectivement désignées comme des éléments dangereux et radicalisés qu’il convient de contenir et de rééduquer.
L’islam devient alors un point de cristallisation de cette « lutte antiterroriste », qui voit à travers les pratiques religieuses et culturelles les signes d’une sédition. Les imams et les intellectuels sont les premières victimes des vagues d’arrestations, étendues ensuite à d’autres catégories. Des bâtiments publics (écoles, hôpitaux, maisons de retraite…) sont transformés en camps d’internement. D’autres installations sont construites pour accompagner cette stratégie de contrôle.

Au total, l’Organisation des Nations uniesestime aujourd’hui que plus de 1 millionde personnes, principalement des Ouïgours, mais aussi d’autres minorités musulmanes de la région, sont passées par ces « centres de rééducation ». L’ampleur de la répression est telle que des chercheurs en droit international, en science politique et des spécialistes de la région ouïgoure ont commencé à employer l’expression « génocide culturel » à partir de 2018. Avec les révélations de l’Associated Press et du chercheur allemand Adrian Zenz faites en 2020 sur de nombreux cas de stérilisation forcée et d’entrave aux naissances, le mot « génocide » a progressivement été privilégié. Depuis, les parlements deplusieurs pays (Etats-Unis, Canada, Pays-Bas, Royaume-Uni, France) ont reconnu le terme.
La Chine, elle, s’efforce de montrer un Xinjiang toujours plus florissant et heureux pour ses minorités, enfin débarrassées de leurs « mauvaises pensées ». A leur sortie des camps, les détenus signent une clause de confidentialité par laquelle ils s’engagent à ne jamais parler de ce qu’ils ont vécu, sous peine d’être réenfermés ou de voir leurs proches être incarcérés. Certains sont même contraints de tourner des vidéos de remerciement au PCC pour ses« bienfaits » et sa « grandeur ». « Je sais que plusieurs membres de ma famille sont allés dans les camps, mais je ne peux pas leur poser de questions », regrette Burhan, un jeune Ouïgour du Kirghizistan dont la famille paternelle habite en Chine, à Kachgar, l’une des villes du Xinjiang parmi les plus durement réprimées.
Répression transnationale inédite
Mais la terreur d’Etat ne se limite pas auterritoirechinois. Il arrive que Pékin poursuive les rescapés des camps jusque dans les pays d’exil. « Je reçois encore des appels d’intimidation des autorités », assure ainsi Mirgul.De fait, la Chine a mis en place les conditions d’une répression transnationale inédite qui s’appuie autant sur un système de surveillance généralisé que sur la collaboration d’Etats sur lesquels elle exerce une emprise économique forte.
Résultat : les voix contestataires se font rares en Asie centrale. Au Kazakhstan, quelques activistes se mobilisent en faveur des personnes détenues côté chinois, mais, ailleurs, mieux vaut faire profil bas. Pour le comprendre, il suffit de se rendre au Kirghizistan, terre d’accueil d’une vieille diaspora ouïgoure de plus de 60 000 personnes.
Chaque matin, un ballet de chariots métalliques s’active dans les allées du bazar de Madina, le marché ouïgour de Bichkek, la capitale,où les commerçants déchargent les marchandises en provenance d’Urumqi, au Xinjiang. Ici, presque tout est made in China. En un quart de siècle d’existence, ce bazar s’est imposé comme un lieu incontournable pour la diaspora. On le sait réputé pour ses tissus bon marché, et aussi pour ses… espions. « Je ne peux faire confiance à personne là-bas. On mange ensemble, mais on ne partage rien », nous glisse Kurban, un enseignant ouïgour, fils et petit-fils d’imams.

Lui-même a quitté la Chine en douce, en 2021, pour se réfugier ici. Il était temps de filer : par trois fois, il avait échappé de peu aux camps. « Je suis dans le viseur du gouvernement chinois depuis 2017,dit-il. Ils m’ont inscrit sur la liste des personnes à arrêter, mais, à chaque fois, un oncle employé dans l’administration a supprimé mon nom et celui de mon père sur les registres. »
Né à Akqi, à la frontière entre la Chine et le Kirghizistan, Kurban est l’un de ces douze millions de Ouïgours que Pékin considère comme de potentiels « ennemis de l’intérieur ». Le jeune homme est d’autant plus suspect qu’il publie depuis des années des textes sur l’art traditionnel ouïgour, uncrime de « séparatisme » aux yeux du régime.
Il affirme avoir vu beaucoup de gens disparaître au fil des ans. D’abord de lointaines connaissances, puis des collègues, des amis, des parents. Des mois, parfois des années plus tard, il les voyait revenir, méconnaissables et silencieux. « Certains ont fini par me dire qu’on les forçait à avaler des pilules tous les jours, mais personne ne sait ce qu’il y avait dedans. Trois anciens camarades de classe sont morts l’année dernière », se souvient-il, sans vraiment savoir s’il faut attribuer ces décès aux substances ingérées ou aux sévices subis.
Kurban se considère malgré tout comme chanceux. La seule cellule qu’il ait connue en Chine est celle d’un poste de police local. Il a dû y pointer chaque mois pendant près de cinq ans et se soumettre à de multiples interrogatoires. « Parfois, ça durait huit ou neuf heures,témoigne-t-il. Tu ne peux rien boire, rien manger, on te met à l’isolement et il faut attendre. Une fois, j’ai été frappé. Je leur ai dit : “Si j’ai fait quelque chose d’illégal, arrêtez-moi.” Après un appel de leurs supérieurs, ils m’ont relâché. »
Ce harcèlement, ajouté à des menaces presque quotidiennes, finit par le décider à quitter le pays. Après avoir dépensé l’équivalent de 27 000 euros en pots-de-vin et attendu onze mois, il parvient à récupérer un passeport kirghiz puis franchit la frontière. Une fois à Bichkek, il fuit les rassemblements ouïgours et fréquente peu le fameux marché. « Ne me posez pas de questions et je ne vous en poserai pas », rétorque-t-il aux curieux. Que l’on soit un informateur ou un réfugié, le danger n’est jamais bien loin pour un Ouïgour installé dans la capitale kirghize.
La délation pour protéger sa famille
Les nouveaux arrivants ne perçoivent pas la communauté ouïgoure du Kirghizistan comme un refuge, mais plutôt comme une menace. Dans un pays prompt à museler la contestation et à collaborer avec les autorités chinoises, il n’est pas de solidarité qui tienne : les vieilles diasporas ouïgoures, en place depuis le temps de l’Union soviétique, ont trop à perdre pour se mobiliser en faveur de leurs voisins, si malheureux soient-ils. Les derniers arrivés, conscients des risques, ont intérêt à se faire discrets. Plusieurs sources nous assurent que les autorités chinoises, au Xinjiang, n’hésitent pas à faire pression sur les familles restées au pays, voire à téléphoner à ces mêmes exilés pour les intimider ou chercher à leur soutirer des informations. Sur le sol kirghiz, le système de répression repose avant tout sur la délation. Pour protéger sa famille ou son commerce, il faut parfois fournir des renseignements sur d’autres expatriés.

Les liens économiques entre la Chine et le Kirghizistan expliquent en partie l’étroitesse de cette collaboration. Alors que la République populaire est un partenaire majeur et détient à elle seule près de 40 % de la dette extérieure du pays, les autorités de Bichkek considèrent que la situation au Xinjiang relève des « affaires intérieures » chinoises. Cette promesse de non-ingérence, formulée en 2019 par l’ancien président Sooronbaï Jeenbekov, a été tenue, depuis, par son successeur, Sadyr Japarov.
« Des intérêts nationaux sont en jeu,explique, à Bichkek, une activiste locale. Nous sommes un petit pays et le régime sait qu’il n’a pas les moyens d’emmerder les Chinois, même si certains de sespropres citoyens sont enfermés dans des camps. Il est forcé de mener une politique d’équilibriste. Avec les Ouïgours, leur approche consiste à dire : “Si tu veux parler ta langue et organiser des événements culturels, fais ça librement, mais ne t’aventure pas à critiquer le gouvernement kirghiz pour avoir lâché les Ouïgours, sinon tu auras des ennuis.” »
Ne pas « faire de politique »
Prudentes, les deux organisations officielles de la communauté ouïgoures au Kirghizistan – une association, Ittipak (« Unité »), et une fondation, Erpan – limitent leur champ de lutte au domaine culturel, concentrant leurs efforts sur l’apprentissage de la langue ouïgoure,qui n’est plus enseignée dans les écoles kirghizes.
Askar Kassymov, président de l’Ittipak, est très disert sur les programmes scolaires mais montre des signes d’agacement dès que nous évoquons les camps chinois et les rescapés ayant choisi l’exil au Kirghizistan : « Il faut vous mettre dans la tête qu’il n’y a personne ici ! », insiste-t-il, de concert avec les autres responsables politiques ouïgours interrogés.
Certes, l’Ittipak entretient des liens étroits avec le Congrès mondial des Ouïgours, l’organisation établieen Allemagne qui a porté contre la Chine l’accusation de crime de « génocide », reconnue en décembre 2021 devant le « Tribunal ouïgour » de Londres, une juridiction d’experts non officielle, maisAskar Kassymov sait qu’il doit mesurer ses propos. Il ne peut se permettre de froisser les autorités kirghizes, lui dont l’association siège au ministère de la culture et de l’information. « Les Ouïgours du Xinjiang sont nos frères, nos proches, et nous compatissons avec les difficultés qu’ils rencontrent »,dit-il, avant d’ajouter, comme pour se justifier à demi-mot : « Le Congrès mondial des Ouïgours travaille en Europe, dans les pays démocratiques. »
Après plusieurs rendez-vous – et à condition de renoncer à tout enregistrement –, d’autres langues se délient tout de même. « Bien sûr, j’ai plusieurs connaissances qui sont passées par les camps, mais personne ne parlera : on ne peut rien dire ici sur le génocide,confie Masud, un ancien militant ouïgour devenu commerçant. Beaucoup de Ouïgours sont venus s’installer au Kirghizistan et se marient pour avoir des papiers. Après, ils se font passer pour des Kirghiz ou des Ouzbeks, c’est plus facile de vivre comme ça. »

Longtemps considéré comme une sorte d’îlot démocratique dans la région, le Kirghizistan s’est replié, dès la fin des années 2000, sur un autoritarisme nationaliste. Les minorités ont été muselées les unes après les autres. Bien des Ouïgours ont cédé à une forme de fatalisme : se contenter de peu, dans l’attente de jours meilleurs. Telle est la position de la fondation Erpan, créée en 2003 par Nurmuhamed Kendzhiev. En plaidant en faveur d’une « nation ouïgoure » sans structure étatique, cette figure controversée de la communauté a fédéré autour de lui une partie de la jeune génération.
Yunus Ilahunov, ancien numéro deux de la fondation, confirme cette approche prudente des réalités politiques : « Nous devons rester concentrés sur les options à notre disposition. On peut sauver la culture, la langue, l’histoire. Après cela, d’ici à vingt ou trente ans, il sera peut-être possible de commencer à parler de liberté… Je sais que la situation est mauvaise, mais, à mon avis, il faut se concentrer là-dessus, sans faire de politique. C’est très dangereux pour nous. »
« Nous n’avons pas d’Etat, donc personne ne peut nous aider, renchérit Nurmuhamed Kendzhiev. Aussi les Ouïgours se sont-ils résignés… Les Occidentaux parlent des droits humains, mais tout le monde garde des relations commerciales avec la Chine. » A commencer par le Kirghizistan, qui a inauguré, en décembre 2024, le chantier à 8 milliards de dollars (environ 7 milliards d’euros) d’une ligne de chemin de fer censée rejoindre Kachgar, enChine, dans le cadre des « nouvelles routes de la soie ».
« On devrait vivre en silence »
Dans ce contexte, la vulnérabilité des Ouïgours fait d’eux des citoyens particuliers et des cibles fragiles, notamment en matière de corruption.« Le gouvernement kirghiz ne mène pas contre eux une politique ciblée de persécution, mais l’économie du pays repose sur un élément criminel, assure une chercheuse ouïgoure expatriée au Royaume-Uni. Par exemple, les gens qui possèdent un commerce doivent payer non seulement des taxes, mais aussi des groupes mafieux pour être protégés : s’ils ne payent pas, on peut mettre le feu à leur commerce, se venger sur leur famille ou même les tuer. Tout fonctionne comme ça. A la fin, c’est une question de relations avec les gens au pouvoir, les dirigeants locaux, en fonction des mariages, des villes de naissance… »
Pour bénéficier du soutien des puissants, la communauté ouïgoure doit leur prêter allégeance et éviter de sortir du rang. Cette emprise se mesure jusque dans les campagnes, comme à Kenbouloun, une petite ville agricole située à cinquante kilomètres de la capitale. Dans cette localité bordée de champs enneigés, impossible de parler au maître de danse ouïgoure du centre culturel sans que le député local débarque dans la salle de spectacle sous prétexte de se présenter. La veille, quelqu’un d’autre lui a téléphoné pour l’avertir : « Ne leur parle surtout pas de la Chine. »
Pareille loi du silence règne dans le foyer historique de la diaspora : la ville de Karakol. Cette commune de plus de 80 000 habitants, située à une centaine de kilomètres à peine de la frontière chinoise, a accueilli les vagues successives de Ouïgours venus de Chine dès les années 1950. Depuis, le temps a passé et certains, dans cette vieille diaspora, se désolidarisent du sort réservé actuellement à leurs pairs de l’autre côté de la frontière.
Yalkyn, un homme de 71 ans, a longtemps été le dzighit bechi de Karakol, le chef censé régler les problèmes au sein de la communauté. Soucieux de perpétuer les traditions locales et de veiller à la bonne entente intercommunautaire, il critique volontiers ceux qui rêvent d’un « Turkestan oriental » indépendant : « Parfois, j’en veux à mon propre peuple : on devrait vivre en silence et se contenter de ce qu’on a. La Chine nous a déjà beaucoup donné : des maisons, des pensions, du pétrole… Mais elle ne nous donnera jamais le territoire, elle préférerait mener une troisième guerre mondiale ! »
La plupart des camps ont fermé en 2019
A l’évocation des camps, le visage du septuagénaire se durcit. Lui voit dans ces accusations tantôt un complot occidental visant à déstabiliser la région, tantôt une saine mesure de sécurité publique : « On entend que la Chine exécute des drogués, des corrompus… Je pense que c’est une bonne chose, car il faut être fort pour tenir 1,4 milliard d’individus. »
De l’autre côté des montagnes, le Xinjiang est devenu l’ombre de lui-même. Mosquées rasées, villages sans vie communautaire, habitants épuisés… Lors de son dernier séjour à Kachgar, durant l’hiver 2023,Burhan, Ouïgour musulman, s’était rendu à Id Kah, la monumentale mosquée centrale, censée pouvoir accueillir jusqu’à 10 000 fidèles. « Il y avait peut-être dix personnes, des touristes. Un officier de police était posté à l’entrée et contrôlait les cartes d’identité pour repérer d’éventuels Ouïgours », raconte-t-il. En allant retrouver en secret son oncle dans un restaurant en ville, loin de son village et à l’abri des regards des policiers qui viennent chaque jour inspecter le domicile familial, il avait croisé un vieil homme qui lui avait demandé s’il était Ouïgour : « J’ai répondu que je venais du Kirghizistan, et il a commencé à pleurer. Il m’a dit qu’il était content que je vive sous un autre gouvernement. Les vieux n’ont plus peur, ils n’ont plus rien à perdre. »

Aujourd’hui, on estime que la plupart des camps ont fermé à partir de 2019 à la suite des pressions internationales, même si beaucoup restent en activité, comme à Tourfan. Le gouvernement chinois considère que le processus de rééducation des minorités ethniques a passé un cap. En visite au Xinjiang en août 2023, le président chinois, Xi Jinping, se félicitait d’une « stabilité sociale durement gagnée ». Soit que les victimes aient été endoctrinées, soit qu’elles n’osent plus rien dire.
La répression n’a pas disparu mais a plutôt changé de visage et de lieux. En Chine, le système des camps a globalement évolué vers le travail forcé ou l’emprisonnement massif dans des complexes carcéraux en expansion, où les accusés font face à un taux de condamnation de 99,9 %. Le PCC mène aussi une politique démographique d’incitation à la migration des Han vers le Xinjiang pour y « optimiser la structure ethnique de la population ». Mais la répression s’étend hors de la Chine, poursuivant inlassablement les réfugiés dans leur fuite, par-delà les frontières.