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Ibrahim Niang pourrait quitter le Sénégal.
Il sait comment préparer sa longue pirogue en bois pour un voyage de 1 609 kilomètres qui pourrait l’emmener jusqu’aux îles Canaries.
À 34 ans, il est assez jeune pour tenter l’aventure, comme beaucoup de ses amis l’ont déjà fait.
Il possède les compétences et l’équipement nécessaires pour partir loin, et même emmener d’autres personnes avec lui s’il le souhaite.
Et il a de nombreuses raisons de vouloir partir.
L’océan ? Il a changé. Les mers sont devenues plus chaudes, ce qui l’oblige à faire voguer son barque plus loin au large pour trouver des poulpes et des sardines.
Il y a aussi ces navires-usines commerciaux au large des côtes qui ratissent la vie marine océanique à une échelle industrielle.
Enfin n’existe-t-il pas davantage d’opportunités économiques en Europe et en Amérique du Nord?
Certains de ses amis se sont même permis de le traiter de lâche pour être resté au pays.
Le récit d’ Ibrahim est le reflet de nombreux autres récits qui se déroulent dans différentes régions du monde, des pêcheurs de crevettes en difficulté de Caroline du Sud et de Nouvelle-Angleterre aux pêcheurs de cabillauds du Royaume-Uni. La pêche est par nature imprévisible, mais le réchauffement climatique ajoute encore plus d’incertitude à un moyen de subsistance déjà rude.
Ainsi, par un récent après-midi, alors qu’Ibrahim prenait la mer à bord de sa petite pirogue, il s’est posé une question que des milliers d’Africains de l’Ouest se sont posée au cours de la dernière décennie : dois je partir ?
Traditions et famille
Il y existe de nombreuses raisons de rester.
Ibrahim vit avec sa famille, sa femme et ses deux enfants à Thiaroye-sur-Mer, un village de pêcheurs situé à la périphérie de Dakar, la capitale du Sénégal. Et la pêche fait partie de sa vie, de son identité. Comme beaucoup de ses pairs, il a abandonné l’école primaire pour apprendre à pêcher. Au fil du temps, il a construit et dirigé ses propres pirogues, ces longues embarcations en forme de banane utilisées par les pêcheurs d’Afrique de l’Ouest.
Il faisait partie d’un ensemble plus vaste. Ici, au large des côtes, de puissants courants océaniques se rencontrent et contribuent à une vie marine abondante faite de sardines, de poulpes et de mérous. Une flotte estimée à 19 000 pirogues et autres petites embarcations sillonnent les côtes sénégalaises. D’après une estimation des Nations Unies, au moins 86 000 pêcheurs capturent plus de 500 000 tonnes de fruits de mer par an. Le poisson et les fruits de mer représentent plus de 40 % des protéines animales dans le régime alimentaire des Sénégalais. Ibrahim participait à nourrir sa famille et la nation.
La journée d’Ibrahim commence souvent au lever du soleil lorsqu’il part en mer. Il utiliser des lignes pour attraper les poulpes un par un, une pratique légale. Certains pêcheurs utilisent des filets, ce qui est illégal, mais il ne veut pas être arrêté et se voir confisquer son matériel de pêche.
« Le respect de la règlementation est bénéfique pour les poissons et les pêcheurs », souligne-t-il. Le long des côtes sénégalaises, des communautés de pêcheurs ont créé des associations pour gérer les production de pêche, comme le Conseil Local de Pêche Artisanale (CLPA) de Thiaroye-sur-Mer. Ces conseils ont décrété des interdictions saisonnières de pêche pour permettre à certaines espèces de se reproduire.
Mais sans poissons, il n’y a ni argent ni nourriture. Alors, quand la mer est interdite à la pêche, certains capitaines de bateaux gagnent de l’argent en embarquant des personnes dans leurs pirogues pour les emmener aux îles Canaries et commencer une nouvelle vie.
Ibrahim sait à quel point la mer peut être dangereuse, une raison de plus pour rester. Il connaît des personnes qui ont péri lors de ces traversées illégales. Il sait que certaines se sont terminées par des catastrophes qui ont fait la une des journaux internationaux. Comme celle de septembre 2024, où la marine sénégalaise a retrouvé une pirogue à la dérive avec au moins 30 corps en état de décomposition au large de Dakar. Et celle d’août 2024, où un bateau comptant au moins 14 corps a été retrouvé à la dérive au large des côtes de la République dominicaine, à des milliers de kilomètres de chez eux. Selon un rapport de Ca-minando Fronteras, un groupe espagnol de défense des droits de l’homme, au moins 4 808 personnes ont péri en essayant de rejoindre les îles Canaries depuis l’Afrique de l’Ouest au cours des cinq premiers mois de l’année 2024 seulement.
Ibrahim a conscience des risques.
Mais il y a aussi des forces puissantes qui le poussent à partir.

Réchauffement des mers
La mer est en train de changer. Au large des côtes du Sénégal et de la Mauritanie, les vents qui soufflent depuis le continent poussent les eaux de surface vers l’ouest, attirant des eaux plus froides et riches en nutriments du fond de l’océan. C’est ce qu’on appelle le courant ascendant des Canaries, et les pêcheurs comme Ibrahim dépendent de ce système pour fertiliser la mer, tout comme les agriculteurs fertilisent leurs champs.
Mais le réchauffement climatique mondial rapide a perturbé les régimes des vents et les courants océaniques. Des chercheurs de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar et de Sorbonne Université en France ont découvert qu’à mesure que l’atmosphère se réchauffe, les vents d’ouest soufflant depuis l’Afrique de l’Ouest peuvent diminuer, ce qui pourrait ralentir le tapis roulant des courants marins des Canaries.
Les mers au large de l’Afrique de l’Ouest se réchauffent, reflétant l’augmentation des températures observée sur toute la planète.
Au cours des deux dernières années, les scientifiques ont enregistré des vagues de chaleur sous-marines au large de l’Afrique de l’Ouest qui peuvent impacter tout, de la vie marine à la formation des ouragans dans l’Atlantique. « Le réchauffement des eaux a provoqué la migration de certaines espèces. Les poissons qui ont besoin d’eau plus fraîche se déplacent vers le nord, notamment les sardines et les maquereaux. Les récifs coralliens blanchissent », déclare Sellé Mbengue, directeur de la Direction de la Gestion et de l’Exploitation des Fonds Marins (DGEFM) au Sénégal.
Dans le même temps, « la pêche industrielle de chalutiers étrangers a épuisé les stocks de poissons, tandis que l’érosion côtière due à la montée des eaux a grignoté des terres aux villages de pêcheurs qui bordent la côte sénégalaise », souligne Ngoné Ndoye, fondatrice et directrice de l’association Femmes, Enfants, Migrations et Développement Communautaire (FEMIDEC). Ces forces « emportent nos maisons, notre histoire, notre monde. Elles effacent nos vies », rappelle-t-elle.
Ibrahim ressent toutes ces pressions car il y a des opportunités de gagner de l’argent s’il part ailleurs.

Pêcheurs à louer
Il sait déjà comment sa traversée pourrait se faire.
Comme beaucoup de pêcheurs, Ibrahim dispose de petites embarcations pour les courts trajets et a accès à des embarcations plus grandes pour les traversées plus longues, comme celle qu’il dirige par un récent après-midi.
Le plus grand bateau ressemblait à une petite pirogue mais mesurait plus de 40 mètres de long. Il utilisait de longs câbles avec des hameçons pour attraper les plus gros poissons. La construction de ces bateaux avec des matériaux neufs et recyclés à partir de vieux bateaux avait coûté environ 15 000 dollars américains.
Il a déclaré avoir reçu de nombreuses offres pour faire naviguer un telle embarcation jusqu’aux îles Canaries. Il lui suffirait de retirer les filets de pêche et autres équipements, et d’utiliser du contreplaqué pour créer des sièges. Les capitaines obtiennent généralement 10 sièges qu’ils peuvent utiliser à leur guise, en les vendant ou en les offrant à leurs proches.
D’après lui, ce bateau pourrait contenir 200 personnes, y compris les bagages, les bidons d’essence et les moteurs.
Mais, il y aurait peu de place avec autant de monde, et il serait dangereux de les embarquer. Les passagers sont généralement transportés vers ces grands bateaux par de plus petites pirogues, et les passagers tombent parfois à l’eau lorsqu’ils essaient de monter à bord.
Et avec autant de monde, les bateaux peuvent être instables dans les vagues. Son entourage sait que beaucoup de ceux qui entreprennent ces traversées ne savent pas nager. Même si le bateau longe la côte, un chavirage est souvent synonyme d’une condamnation à mort.
Il pourrait gagner de l’argent supplémentaire en emmenant des personnes, et c’est particulièrement tentant pendant la période d’interdiction saisonnière de pêche. Les personnes prêtes à risquer leur vie pour partir ne manquent pas. Selon les autorités espagnoles, près de 40 000 migrants ont jusqu'ici débarqué aux îles Canaries pour l’année 2024. Cela représente une augmentation de 23 % par rapport à 2023 et il s’agit probablement d’un chiffre largement sous-estimé.
« Mes amis n’attendent que l’opportunité de traverser pour rejoindre l’Espagne », fait-il remarquer.
Une décision
Existe-t-il d’autres options ?
« Oui, je pourrais rester et travailler dans les champs », dit-il.
Parfois, des responsables d’entreprises viennent dans son quartier pour recruter de la main-d’œuvre. Le salaire est stable, mais il est si faible qu’il ne permet pas d’épargner un peu : « Avec la pêche, on peut gagner 100 000 CFA (soit 160 dollars américains) en une journée et puis rien le lendemain. Mais pendant la semaine, on peut épargner en moyenne au moins 30 000 CFA (soit 50 dollars américains). C’est pour cela que nous préférons pêcher plutôt que travailler dans une entreprise. »
Il pourrait aussi quitter le Sénégal, mais en toute légalité : il lui faudra d’abord trouver du travail en Europe, demander un visa, puis partir. Après tout, il a une famille et ce n’est pas être lâche que de penser à leurs besoins et réduire les risques : « Rien ne vaut de risquer sa vie pour un avenir incertain à l’étranger. Cela ne sert à rien. »
Quitter le Sénégal est l’un des nombreux courants qu’il peut suivre. Mais il y a aussi la dignité dans la pêche, cette dignité dans le fait de travailler pour soi plutôt que pour autrui.
Et puis c’est sans compter sur la beauté et les défis de l’océan, comme ces nuits de pleine lune lorsque la mer ressemble à un miroir où le scintillement sert de camouflage aux poissons.
« Non, mon embarcation n’ira pas en Espagne », conclut-il.
Traduction française par Mounia Malki.
